Je ne sais pas franchement ce qui me pousse à tout de même coller le bout de mes doigts à ce clavier, d’appuyer méticuleusement chaque petite touche noire cernée de blanc, alors que ma fatigue physique est à deux points d’éclater au point d’en laisser des traces sur ledit clavier. J’ai envie de dire… que c’est comme ça.
J’ai besoin de ces franfreluches – de cette puissance ridicule, de ce faux anonymat – comme d’un fix, comme d’une loi. L’écriture me permet de garder une trace des paroles dont il ne subsiste aucun enregistrement, de l’éther et de l’huile qui s’éventent, des douleurs de coeur… qu’on ne garde pas…
Fixer, fixer; se rappeler. Ne jamais oublier. Se rappeler cette nuit du vingt novembre deux mille six qui, une fois achevé, redeviendra inacessible, à jamais. C’est devenu, oui, sinon une obsession, une considération permanente – voire même une recherche. Qu’un client de merde me donne un violent coup de coude dans les côtes alors que j’attends à la caisse, paisible, à un mètre de lui; que la serrure de la porte d’entrée rende l’âme alors que le poids total exercé par mes sacs de voyage sur mon dos avoisinne les cinquante kilos; que ledit problème de serrure m’oblige à rester chez moi, alors que, de l’autre côté de la ville, un cours de photo ne m’attendra pas: je recherche – non, je traque – le moindre indice de ces failles, la plus petite trace de ce temps qui passe trop, le moindre souffle de délit.
Interlude.
Je ne suis pas la première, ni la dernière, à le reconnaître et à le clamer: Daniel Gildenlöw est un putain de génie. Un putain, putain de génie. Et je ne dis pas ça parce que depuis quelques semaines, il arbore une moustache de viking à faire pâlir même les mecs. Ni parce qu’il a publié un mini studio report sur son site, ce qui nous permet, à nous autres geeks du matériel de MAO et affiliés, de baver le moins discrètement du monde sur le studio de PoS enfin révélé. Si Daniel Gildenlöw est un génie, c’est avant tout pour son extraordinaire sens de l’introspection ET pour son talent de composition ET de chanteur ET de guitariste ET de performer, pour des morceaux aussi énormes au niveau sonore qu’au niveau éthique qu’au niveau émotionnel, pour des galettes longues… mais finalement trop courtes, vu qu’on ne comprend jamais tout, et c’est précisément ça qui est sublime.
On me dit parfois que mes blogs en apprennent plus sur moi qu’un week-end passé en ma compagnie; on me le reproche même, parfois. Pourtant, je pense que cela n’intéressera jamais personne que je geigne tout un week-end durant. J’imagine qu’on me dira: « Arrête de te plaindre! », « Qu’est-ce que tu te prends la tête quand même!« , « Comparé à toi, je serais presque heureux!« , et/ou « Re-la-ti-vi-se! » (ma préférée?). C’est ce qui justifie, à mon sens, la continuité épistolaire de ma présence-absence sur Internet.*
A vrai dire, je ne sais pas si cela servira à grand chose d’écrire tout ça. Si je prétends que je fais ce que je fais et écris ce que j’écris pour en garder des traces, qui dit qu’à soixante-douze ans, au moment précis où je voudrai me souvenir, cette putain d’URL débile sera encore en ligne? Un site, ça s’aspire, ça s’imprime, ça s’approprie, ça se copie, ça se supprime, à l’image du reste d’ailleurs. Finalement, tout cela n’est peut-être qu’une histoire de soulagement pulsionnel, du genre de ceux que l’on regrette après coup. Je parlais de délit… je n’étais pas loin.
Parfois, tout ce que je demande, c’est être vissée à ce fauteuil adoré, derrière cet écran adoré, à taper sans trop de conscience des mots qui, dès le lendemain, viendront cogner à ma tête comme autant d’yeux révulsés. Quoi? Moi, j’ai écrit ça? Etrange. Tiens, je corrige. Tournure de phrase un poil lourdingue. Et que penser suite à ça? Oui, donc forcément. Voilà, c’est un peu comme ça que ça se passe, ça s’enchaîne, ça rythme, ça pulse, canalisé par les veines roses de ma pensée. Peut-être n’est-ce que le délire mythomane d’une grande fille pas toute simple; à moins qu’il y ait un message vraiment bien dissimulé derrière le miroir que je m’obstine à brandir en lieu et place de mon visage, sous prétexte qu’on peut mieux m’y voir.

Comme c’est toujours difficile de parler de soi de cette façon, je tiens d’ailleurs à souligner la mise en ligne récente du site de SWARM Records, un collectif d’artistes alternatifs et créatifs qu’on m’a gentiment proposé de rejoindre, et où, du coup, il y a quelques pages consacrées à mon travail graphique. Je parle de ça car ça a été l’occasion de publier une version remaniée de l’intriguante biographie qu’avait bien voulu écrire pour moi Nienna, ma consoeur lunemauvienne. Je vous laisse donc le soin d’aller lui faire honneur. Donc vous vous rendez sur le site, puis vous cliquez sur le mulot à gauche de l’iframe, et ensuite, vous cliquez sur la photo carrée d’une rouquine qui fait style de se cacher, et youplaboum, vous y êtes. A noter que j’ai l’honneur d’y côtoyer le talentueux Jérôme Sevrette. Ça me fait tout drôle! Comme si j’avais le dizième du talent de tous ces gens…
Et parce qu’on a bien le droit de rire, bordel de merde, je citerai un commentaire anonyme que j’ai reçu ce matin sur une entrée du futur ex blog de LLM:
C’est dommage qu’il n’y est pas plus d’activité, ce site m’amusait bien il y a 5 6 ans.
* = Edit du 22.11.06: j’ai édité le paragraphe suivi d’un astérisque pour ne blesser personne, même si le mal est fait, ce qui donne corps aux doutes que j’ai toujours eus relatifs à la création d’un blog public.






Raphaelle
21.11.06
Chère Marie,
Ton « blog » (qu’est-ce que je n’aime pas ce mot) est celui que je suis avec le plus d’intérêt. Et entre nous, je dois suivre en tout 3 blogs dont deux qui n’en sont pas vraiment et 1 qui est le tien, donc.
Tu m’as rendue presque accro -accro disons le- à ce « presque-journal » en ligne dont l’idée m’a toujours, jusqu’à présent, fait lever les yeux aux ciel. Au point que j’en viens moi même à considérer la chose pour réunir en un endroit non conformiste la pluralité de mes préoccupations, artistiques ou non.
Quand je viens sur « BloodyMarie.fr », je me connecte à un esprit artiste et je sais que je vais découvrir quelque chose de nouveau. Je le sais, et ça ne loupe jamais. Hier c’était un peintre, un chanteur, aujourd’hui c’est SWARM Records, demain ce sera un autre média culturel balancé dans ma sphère intellectuelle ignorante et avide. Qu’est-ce qui fait le « blog »? Hey! La personnalité qui est derrière! On peut faire ce qu’on veut, organiser la chose comme on veut, on ne peut pas s’inventer ce que l’on a pas, ou plutôt si on peut… Mais le rendre crédible et intéressant?
Tu te poses souvent la question de la légitimité de ta participation à un tel lieu, et peut-être aussi de l’intérêt de sa présence dans ce world wide web. C’est intéressant le double sens de « Fix » que tu utilises. L’action d’écrire se révèle à la foi être une trace, un pas indélébile et en même temps une addiction, une drogue. Nécessaire et fou à la fois. Un « délit », oui, on y est. Et pourtant, moi non plus je ne crois pas au caractère indélibile de toute entreprise « journalesque ». Les rares journaux intimes que j’ai tenus ont toujours été troués de périodes immensément longues. Les fois où je suis revenue sur les précédentes pages m’ont toujours dissuadée de continuer l’entreprise. C’est la même chose pour ma galerie sur dA. Je considère mes photos comme un journal intime, et une fois la pulsion dépassée, j’ai souvent eu envie d’appuyer sur « delete ». Peut-être préfère-je savoir que cela a été vu, plutôt que cela puisse l’être éternellement, comme quelque chose de non évolutif et qui se rapport à un sentiment qui peut être dépassé. Je crois comme toi plutôt aux propriétés pulsionnelles du journal, et le fait de le « donner en pâture » au grand néant du web doit faire partie du « tour de magie ». Un journal n’est-il pas une sorte de confessionnal? Il y a là-dedans l’idée qu’on sera entendu par un être sans visage donc le boulot n’est pas de te juger mais de te laisser expulser ce qui t’encombre. Ce n’est pas pareil que de se livrer à quelqu’un qui est vraiment là et qui pose un regard sur nous. Je ne crois pas que l’on recherche la même chose dans ces cas-là (de l’aide, un assentiment, une bénédiction ou alors une bonne claque pour nous secouer.)
Et au final, je pense aussi qu’un journal est un poing levé en puissance. A-t-on toujours envie d’être sur le pied de guerre? Non, mais quand ça doit sortir, il faut que ça sorte. Et quand ça doit cogner, il faut que ça cogne. Même si l’on n’aime pas revenir regarder les dégâts. C’est pour cela que très peu de « blogs » m’intéressent. Les listes de courses et les racontars de copinage n’ont rien de fascinant. C’est la pensée humaine qui l’est. Et quand elle est doublée d’une pensée artiste, cela devient vraiment une expérience incroyable pour moi. Et utile. Pour l’auteur de la pensée, comme pour celui qui la lira.
Donc j’espère que ce miroir kaléidoscopique sera disponible ici encore un bon moment car il est très enrichissant.
La biographie de Nienna c’est ce qu’il y a quand on clique sur « présentation »? Elle est en effet fascinante. Ca me donne la hâte de pouvoir publier ton interview super intéressante!
J’ai apprécié la balade sur SWARM Records, ça m’a de plus donné l’occasion de revoir de tout anciens travaux à toi que je n’avais pas regardés depuis un sacré bout. J’ai fait un grand « Naaaaannn j’me souvenais plus de ça » quand je les ai vus. lol
Bises,
Anne
ps: « C’est dommage qu’il n’y est pas plus d’activité, ce site m’amusait bien il y a 5 6 ans. » -> MDR !!!
Mayoka
21.11.06
C’est surprenant ce que tu dis sur le fait que les gens disent en apprendre plus de toi sur ton blog qu’en passant un week-end avec toi, personnellement même si je ne t’ai jamais rencontrée, je trouve dans tes blogs un certain mystère, sur toi, sur ta vie.
Tu as tendance à parler par énigme, comme si tu voulais qu’on te devine car tu n’as pas envie de dévoiler tout ça, on a l’impression que tu souhaites que les gens cherchent et comprennent par eux-mêmes ce que tu as voulu dire.
Je dois quand même avouer que celui-ci est beaucoup plus clair dans ses mots que tout ce que j’avais pu lire jusqu’à maintenant… Mais pour moi tu as toujours été une énigme, une personne qui à force d’être aussi énigmatique en est devenue plus intéressante parce que justement tu donnes tout à découvrir au lieu de le servir sur un plateau d’argent… si tu vois ce que je veux dire.
Marie
24.11.06
Merci beaucoup à vous pour vos adorables commentaires. :*) (Dites, vous voulez pas vous enregistrer pour avoir un petit avatar, hum?)
@Raphaëlle:
J’ai hésité pendant longtemps avant de re-franchir le pas du presque journal presque public. J’en ai déjà eus, mais je me lassais vite de mon manque de créativité écrite, et des commentaires déplacés que je recevais parfois. Je ne sais pas si je m’y prenais mal ou si j’étais parano, mais je me souviens de sacrées périodes de rumination à cause d’un malheureux commentaire qui avait eu le chic pour me vexer. Je m’étais donc recluse sur LiveJournal, en filtrant avec attention les lecteurs, mais récemment, je me suis demandé pourquoi je me cassais autant le cul – qu’avais-je à cacher, après tout? Rien. Ou s’il y avait des choses à cacher, c’était simplement qu’elles n’avaient leur place nulle part sur Internet. Avant d’ouvrir BloodyMarie, donc, j’ai fait ma petite checklist des choses à faire et à ne pas faire sur ce nouveau presque journal (en sachant pertinemment que je commettrai des erreurs, et que j’affinerai cette liste au fur et à mesure).
A mon sens, un blog est fait à 70% par son auteur(e), à 30% par ses commentaires. Si tu t’appliques pour écrire et que tu ne reçois que des commentaires pourris, bon, il va sans dire que tu vas très vite te lasser et laisser tomber. Si tes lecteurs font l’effort d’une de te lire et de deux, de te répondre, et qu’en échange tu ne leur réponds jamais, cela ne va pas non plus. Je crois très sincèrement qu’écrire un blog est une invitation à l’échange et à la communication – sinon, ce n’est pas un blog, c’est un site perso. Ce qui a été dur pour moi c’est d’accepter les retours, quels qu’ils soient: même si je les filtre, par protection et par volonté de garder ce blog à un bon niveau général, je les lis tous, et je dois faire avec ceux qui ne me caressent pas dans le sens du poil.
Quelque part, je me dis que j’ai certainement besoin de me heurter aux autres; depuis tant d’années que je surfe sur Internet en y prenant activement part, j’aurais depuis longtemps laissé tomber toute tentative d’expression personnelle si, au fond, recevoir l’avis des autres sur mon travail et sur mes écrits m’était absolument égal. Je ne m’en fous pas!
Enfin, je pense que, comme toute création, un blog est ce que tu en fais. Personnellement, j’ai pris le parti d’offrir un contenu plus riche et un peu plus poussé émotionnellement et intellectuellement que ce que la majorité des blogs proposent. Je pense qu’un blog donne une bonne idée de la personne qui « se cache » derrière, il doit donc être créé à son image (pour peu qu’on s’inscrive dans une démarche sincère, et qu’on accepte de faire tomber le masque de temps en temps). Aussi, connaissant tes dispositions particulières pour la photo et le maniement des mots, je t’encourage à créer ton journal si tu en ressens le besoin et l’envie! Les blogs introspectifs et bien écrits ne sont, hélas, pas légion.
Je suis tout à fait d’accord avec toi. Ecrire un blog signifie qu’on veut l’avis d’autrui, mais aussi que l’on veut pouvoir donner le sien. Pour ma part, cela répond aussi à l’envie un poil mégalo de faire réfléchir les personnes qui me liront, qu’elles confrontent ce que je dis avoir vécu avec leur propre vécu, leurs convictions avec les miennes.
@Mayoka:
Je crois que je vois; cependant, quand j’écris, moi, j’ai l’impression de me foutre à poil! Je trouve que cela n’a rien d’énigmatique, parce que je comprends tous les sous-entendus, et parce que je maîtrise le processus de réflexion qui m’est propre. Maintenant, j’imagine en effet que pour quelqu’un d’externe à ma psyché, beaucoup de mes blablas peuvent effectivement passer pour du langage codé… L’essentiel est que ça ne soit pas (trop) barbant. :)
Anne
24.11.06
lol Bon voilà, me suis enregistrée ;)
(c’est Raphaëlle :D )
yop!
17.03.07
Ah! Qu’est-ce donc qu’un blog?? En tant que récent internaute, j’ai découvert ce monde étrange avec circonspection. Quelle est la part de vérité dans tout ceci? Quelle est l’utilité de tout ça?
J’ai vadrouillé un peu partout et au hasard sur toute cette mer d’espace personnel et peu ont retenus mon attention. Je suis assez mauvais public et ton univers « plus près de l’âme » a réusii l’exploit de me faire réagir. C’était le but, non?
Bref, je me dis que beaucoup de gens ont ouvert un blog et se sont demandés ensuite ce qu’ils allaient bien pouvoir y mettre. Vu que le sentiment général qui me ressort de cette promenade immobile dans le monde des bloggeurs est une grosse tendance au narcissisme, un besoin d’exister et une incomparable absurdité, je me suis lancé moi aussi.
Pour quelqu’un comme moi (BD) c’est un outil génial de part sa réactivité. Entre la création d’une bd, sa parution et le retour d’un lecteur à l’auteur, il peut se passer des années. Le blog compense cela.
Enfin, le côté journal intime me semble étrange car pas intime du tout et j’ai lu ici des trucs fort mais je garde un sentiment bizarre de voyeurisme.
salut
Marie
18.03.07
Oui mais c’est parce que j’ai volontairement laissé les volets ouverts. Savoir que ce que j’écris fait réagir quelques personnes est une forme de soulagement: mon grand cri dans le désert heurte quelques parois, c’est déjà ça.