Un monde doux comme de la dentelle

De l’album « The Splendour of Fear » de Felt; de ma formation en infographie et de mon parcours atypique; de Flash et de l’accessibilité web.

Tu es le frisson sur ma peau.

If I could I would change the world
But you know my visions they’re absurd
And all my great plans get blurred
If I knew all about this world
Do you think I’d stay here that’s absurd
I’d be the brightest star you heard
We’d be the softest lace on earth

Felt « The World is as soft as lace »

« The Splendour of Fear » de Felt est un des albums que j’ai reçus dans ma chaussette de Noël, après l’avoir cherché en vain pendant des mois dans des dizaines de boutiques de disques différentes. Vive Internet. Découvert grâce à Artbrut sur le Forum de La Lune Mauve, j’avais tout de suite accroché aux quelques mp3 que j’avais pu en écouter sur la Toile.

Le fameux disque enfin possédé, dans son élégant fourreau ultra-slim noir, j’ai mis quelques jours avant de l’écouter pour la première fois – certains disques exigent une humeur, un karma particulier, c’est quelque chose qui se sent. Je n’écoute pas n’importe quoi n’importe quand, et je vois mes disques comme décidant autant que moi le moment adéquat pour les écouter. Toujours est-il que je décidais de passer à l’acte hier, au milieu d’un après-midi nébuleux qui se révéla vite assez mystique. Evidemment, il est toujours difficile de juger un album qu’on vient de se procurer, et encore moins quand on ne connaît pas la discographie du groupe dont il est question. Aussi ma première impression est bien moins réservée que celle de Blogonzeureux et de Sefronia. Moi qui d’habitude ne suis pas à proprement parler une fan pure et dure du son de la guitare (les solos en particulier me laissent la plupart du temps indifférente, même chez Dream Theater), je dois admettre que je me suis vite laissée happer par les longues nappes de cette guitare qui pleure à n’en plus finir, divague, se perd. Un océan de mélancolie au son bien typé eighties, basé sur une rythmique rudimentaire, monotone, qui frappe comme un coeur qui cogne, et sur des mélodies qui pourraient illustrer les scènes d’ »Eternal Sunhine » tournées sur la page de Montauk.

Eternal Sunshine of the Spotless Mind

Retour dans le monde réel.

J’ai commencé la journée à 6h15, me faisant l’effet d’une momie sortant du tombeau, le bide en vrac et le trac au bout des yeux. Ce que je pense depuis des mois a enfin été dit à haute et intelligible voix par deux de mes profs: je suis « nulle en technique », une touche à tout qui n’est ni excellente en infographie, ni excellente en programmation. Paf les dents, même s’ils ont complètement raison.

Suite à ça, je me pose deux questions.

La première, c’est: est-ce que la technique fait tout? Certes, ma formation est quand même plus orientée programmation qu’infographie (nos cours d’infographie, donc de créa, sont déjà terminés alors qu’il nous reste quatre mois de cours :-/ ), et la plupart de mes collègues ont le profil-type de l’informaticien, matheux par excellence, qui porte les mêmes vêtements pendant une semaine, écrit un algorithme en Perl en deux minutes là où les étudiants normaux en mettent 50 (et encore je suis gentille), et dont le seul lien avec l’extérieur est eMule. Beaucoup ont déjà une licence d’informatique en poche, ce qui leur rend la tâche super facile, tandis que pour les infographistes, dans lesquels je m’inclus humblement, la programmation équivaut à une dissertation de cent pages sur le non-sens de la vie en russe ancien dans le texte (et encore je suis gentille).
Pour en revenir à ma question, je me demande pourquoi, en particulier en France mais pas seulement, les mathématiques, les « sciences dures » (sic), sont toujours considérées comme « plus importantes » que les sciences humaines et l’art. Science, objectivité, technique: la sainte trinité? Je dois dire que je me reconnais assez peu dans cette adulation de la technique pour la technique. D’ailleurs, « être technique », ça veut dire quoi? Pondre des algorithmes à la chaîne et ne faire que ça, débugger des programmes, administrer des réseaux les yeux fermés? Ok, ok, il en faut, c’est vrai que c’est utile. Mais à côté de ça, il faut bien de la subjectivité, il faut bien du rêve, un apport individuel, que diable! Je ne considère la technique que comme un trampoline qui permet d’accéder à ce qui a vraiment de l’importance: la création. Sans bases techniques, créer se révèle souvent bancal. Quoi que. Je n’ai pas suivi de cours de dessin ou d’architecture, j’ai toujours bidouillé mes sites et mes images à la va-comme-j’te-pousse, et je ne m’en sors pas plus mal que n’importe qui à mon niveau, même si, et c’est bien pour ça que je fais cette formation, je veux me pousser bien davantage – je n’en suis qu’à mes balbutiements créatifs, d’ailleurs je me sens souvent comme un bébé qui braille, frustré de ne pas être compris. J’aurai, peut-être, le sentiment d’avoir progressé le jour où je serai absolument capable de mettre en image ce que je vois derrière mes yeux – qui reste la plupart du temps à l’état de croquis, faute de savoir les dessiner ou les peindre à main levée sans passer par la photo. De ces jours où je me sens vraiment… limitée.

Paradoxalement, rien ne fait avancer plus que le doute, et je ressens une énergie incroyable qui circule dans mes doigts, une forme de courage pour affronter le regard des autres avec mes handicaps techniques. Qu’importe, apprendre par mes propres moyens est stimulant, difficile certes mais stimulant, et vu les premiers commentaires que j’ai eus sur mon travail de la part de gens qui eux, ont fait des études d’art, ont fait des études d’ingénieur, connaissent leurs classiques, et/ou créent sous quelque forme que ce soit, j’ai de bonnes raisons de m’obstiner, même si le sentiment de plonger sans parachute n’a jamais été aussi grand.

Ma seconde question, c’est: mais pourquoi m’ont-ils prise dans ce cursus?! Leurs remarques n’ont fait qu’accentuer le sentiment que j’ai depuis pas mal d’années d’être une sorte de gros extra-terrestre mauve dans un magasin de porcelaine. J’imagine que c’est ce qui fait mon charme? Je pense néanmoins que mes deux points forts sont d’une part mon imagination, d’autre part ma connaissance technique du XHTML. Ici, tout le monde ne jure que par Flash en matière de web design. Même si Macromedia est en train de rendre Flash plus accessible (cf.), les web designers utilisant Flash ont tendance à vouloir en mettre plein la vue au détriment de l’ergonomie et de la hiérarchisation des contenus. Les sites qui bougent de partout me fatiguent vite, même si certains sont bien foutus, c’est sûr. Ajouté à cela que si une anim Flash met plus de trente secondes à charger, je zappe le site et n’y reviens plus. Extrême, peut-être, mais je n’ai pas que ça à faire que de poirauter sur des sites qui ne proposent pas de version HTML. Je n’ai rien contre Flash en tant qu’outil d’animation: moi-même je suis en train de m’y mettre pour donner à mes images un aspect plus cinématographique (…à suivre). Mais j’émets des réserves quant à l’utilisation de Flash comme moteur de site web.

J’en reviens à mes moutons. Pourquoi ai-je été prise dans cette formation, puisque je n’ai clairement pas été recrutée pour mes compétences techniques? Au regard des travaux de mes petits camarades, je dirais que ma sincérité et mon côté passionné ont sûrement fait la différence avec d’autres candidats. J’ai dû être perçue comme une acharnée qui a mené de front études exigeantes à sciences po, et développement de sites web doublé d’infographie, comme quelqu’un qui en a chié, et qui a de bonnes raisons d’être là. Si c’est mon univers visuel et onrique qui a séduit, si ce sont mes images faites avec les moyens du bord qui ont plu, alors je ne peux qu’être fière de moi. Même si je suis un exemplaire unique au sein de cette promo (la touche-à-tout extraterrestre mauve qui porte des collants stripes et crée des images « morbides », d’après mes collègues), je n’ai pas volé ma place.

Suite à ce démarrage de journée sur les chapeaux de roues, j’ai donc ressenti le besoin urgent d’aller me défouler à la mecque du shopping où j’ai jeté mon dévolu sur quelques franfreluches. Je suis aussi revenu avec l’édition française de « Gloom Cookie » sous le bras, que je me réserve pour une soirée la semaine prochaine entre moi et moi, une pizza maison dans l’assiette et un grand verre de jus d’orange à portée, en écoutant encore une fois « The Splendour of Fear ».

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13 commentaires

  1. Nienna

    La technique de partout, la « science sans conscience », je me suis un peu reconnue dans ton impression qu’aujourd’hui la technique est tout, ou croit l’être… C’est globalement la même tendance en médecine (et dans bien d’autres domaines, je suppose), où il est plus facile (même si « techniquement » difficile, justement) de jouer au garagiste des organes plutôt que de donner du sens.
    Et ce ne doit pas être innocent si ce ne sont plus les « humanités » (latin & grec) qui font la sélection scolaire, mais les maths. Après, il est évident que la technique est utile comme tu le dis, mais qu’elle n’est pas tout, heureusement :P
    Bises d’encre,
    Nienna – abasourdie par la dictature du Chiffre.

  2. J’ai écouté les extraits de Felt sur last.fm: on dirait une mélange de la musique de The Cure – avec les sonorités des premiers albums – et de Dead Can Dance avec la voix d’un très, très, très jeune « David Bowie »… et tout ça ne peut que le rendre un produit presque parfait :)

    On dirait aussi que nous avions déjà parlé de ce dualisme technique/art – il y a longtemps, sur dA – même si avec des autres nuances des significations: la technique et l’art sont un binôme. Et pourtant inséparables par définition.
    Surtout dans l’equation de ton travail on doit les savoir bien équilibrer.
    Et si cette métaphore mathématique t’ennuie, on peut dire qui sont deux couleurs sur la meme palette: encore une foie on doit savoir les mélanger. Les pourcentages ne seront jamais égales pour deux personnes. Et les couleurs créés non plus: ça ne signifie pas qu’on ne puisse ou réussisse pas à créer un!!!
    Tu as la meilleure réponse:

    Si c’est mon univers visuel et onrique qui a séduit (…) alors je ne peux qu’être fière de moi.

    Enfin l’expression exemplaire unique, même si quelqu’un l’utilise ave une acception négative, renferme l’idée de rareté. Et une rareté est toujours séduisante, spéciale à sa façon.
    Et la curiosité (« touche-à-tout ») a toujours été le meilleur moteur de la connaissance.
    Et…
    …mon dieu, tu portes des collants stripes??? ;)

    Signé par un informaticien qui ne connait pas Perl (heureusement).

  3. il est évident que la technique est utile comme tu le dis, mais qu’elle n’est pas tout, heureusement :P

    la technique et l’art sont un binôme. Et pourtant inséparables par définition.
    Surtout dans l’equation de ton travail on doit les savoir bien équilibrer.

    Je pense en effet que c’est une question de mesure et d’équilibre; cependant la tendance générale est plutôt à favoriser le « tout technique » plutôt que le « tout subjectif », et, bien que ni l’un ni l’autre ne soit la bonne méthode, je m’interroge sur la défense obtue du premier aux dépens du second.

  4. Deedlot

    Je ne pense pas que la technique fasse tout. Je pense plutôt qu’on a trop tendance à ne jurer que par elle, à vouloir chercher et trouver une rationnalisation des sciences (dures, humaines et artistiques).
    C’est ou « la mecque du shopping »??? Je veux y aller!!
    Bisous

  5. Je te réponds en retard, le retour de mes vacances à Paris m’ayant foutu un cafard qui m’a rendu incapable de toute interraction ces derniers temps.

    La technique, c’est avant tout un moyen de faire un truc correct même sans inspiration. Ca sera beau, propre, impecablement codé mais sans aucune âme. Je remarque que peu de gens ont vraiment un univers propre, la plupart des gens se contentant de reprendre des stéréotypes voir même d’ignorer complétement leur côté rêveur pour mieux se consacrer au monde réel. Deux façons de voir les choses, sans doute aurais-tu eu plus ta place dans une école d’art à proprement parler. Je pense que tu es un artiste, quelqu’un qui crée avec son âme et pas forcément avec ses neurones.

    D’un autre côté, vois ta formation comme une chance. Tu as la chance de pouvoir apprendre le côté technique et matheux de l’affaire, ce que la plupart des gens « artistes » ne feront jamais parce que, oui, c’est frustrant et obtus pour qui n’est pas doué en math. Je sais que tu es une fille intelligente et je pense que tes profs le savent aussi. Ils sont simplement là pour te pousser quand ils pensent que tu ne te pousses peut-être pas assez toi-même? Même si c’est un aspect de ta formation qui te plait moins, c’est un aspect important, je pense, pour continuer dans la voie que tu veux suivre, pour te permettre aussi de donner toute son ampleur au monde que tu fabriques. Ne perds pas confiance en toi, persevère et essaie de regarder tes objectifs.

    Et, pour reprendre ta métaphore (qui m’a touchée parce que c’est souvent ce que je ressens), non, tu n’as pas de gros doits d’extraterrestre mauve mais des longs doigts de fée couleur pervenche. Ton travail est toujours d’une sensibilité et d’une délicatesse extrême, ton éthique de travail me plait, tu respectes tes sentiments et l’univers dans lequel tu fais entrer tes voyageur, quitte à sacrifier la popularité ou la productivité. C’est une grande marque de respect, je trouve.

  6. Et, pour reprendre ta métaphore (qui m’a touchée parce que c’est souvent ce que je ressens), non, tu n’as pas de gros doits d’extraterrestre mauve mais des longs doigts de fée couleur pervenche.

    Comme ça? ;)

  7. Je ne t’imaginais ni aussi plantureuse ni aussi sexy mais pourquoi pas.

  8. Anne

    Comme ça? ;)
    *Catwoman en costume mauve *

    haaaa :-p
    Elle est bien celle là. ^^ Mais, il est où Batounet? :-))

  9. C’était une petite blague ;) Je n’ai des super-héros que l’obstination.

  10. Batounet, il est… en tournage :-p

  11. Anne

    Batounet, il est… en tournage :-p

    Ouais ben ça…qu’ils se dépèchent, j’en peux plus d’attendre la fin de ce tournage pour revoir le Dark Knight! :-p

  12. Ouais ben ça…qu’ils se dépèchent, j’en peux plus d’attendre la fin de ce tournage pour revoir le Dark Knight! :-p

    C’est clair! Je scrute les sites de cinéma à l’affût des premières photos promo, mais y’a que dalle pour le moment, snif! J’ai hâte, j’ai hâte, j’ai hâte. Quand on sait que le film ne doit sortir qu’à l’été 2008… :’(

  13. Anne

    Quand on sait que le film ne doit sortir qu’à l’été 2008… :’(

    Rhooo le monde il est cruel! :(
    Un jour faudra vraiment qu’on se le fasse ce trip ‘webesque’ sur Batman! lol

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